Chapitre Quinze - « Les fruits de la perdition ! »
Le loup continua de me fixer durant des instants qui me parurent une éternité ; ses yeux luisants transperçaient la pénombre matinale et instillaient en moi une peur que je n'avais encore jamais connue. J'eus le sentiment que le temps s'était figé, que l'air autour de moi s'était glacé, et que toute la nature était témoin de ce face-à-face qui prenait des airs de lutte entre la vie et la mort.
Soudain, et sans crier gare, le loup détourna le regard avant de s'élancer à corps perdu en direction de la montagne opposée à la colline d'Al-Arsa, comme s'il avait flairé ma force ou peut-être une faiblesse que j'ignorais moi-même. Je le vis gravir la pente à pas vifs et légers, jusqu'à disparaître entre les rochers et les buissons. À mesure que le bruit de ses foulées s'estompait, je sentis mon corps se libérer des entrailles de la peur.
Je poussai un profond soupir de soulagement et m'effondrai à genoux, terrassé par l'effroi et l'épuisement, comme si chaque muscle de mon corps gémissait sous le poids de ce que je venais de vivre. Je repris peu à peu mon souffle, le regard rivé au sol, tentant désespérément de réaliser que j'étais bel et bien en vie. Mais ce qui venait de se produire dépassait la simple survie face à un loup ; c'était bien plus profond, une véritable leçon sur la peur, le courage et le sens de l'affrontement.
Tandis que j'étais ainsi agenouillé, mon regard tomba sur le bâton que je tenais. Je réalisai alors qu'il m'avait échappé des mains sans que je m'en aperçoive. À cet instant, j'eus la certitude que le bâton à lui seul n'aurait pas pu me sauver, et que la véritable arme n'est pas ce que l'on porte dans sa main, mais le courage de s'en servir lorsque la confrontation est inévitable.
Je ramassai le bâton, dans une vaine tentative de retrouver contenance, puis repris ma route vers le village de Bourd. Pourtant, l'image du loup ne me quittait pas l'esprit ; elle me poursuivait comme une ombre pesante, en particulier ces yeux incandescents qui reflétaient une sauvagerie et un mystère enfoui, comme pour me rappeler que cette rencontre n'était qu'un début !
Je me mis à me parler à voix haute, faisant défiler le film des événements auxquels j'avais dû faire face en si peu de temps, des péripéties jalonnées de moments qu'il n'avait pas été simple de surmonter, surtout pour un jeune homme à l'aube de sa vie, aux prises avec une nature rude et des difficultés que je n'aurais jamais soupçonnées en arrivant dans cette région. Chaque pas entre les collines et les vallées portait en son sein une expérience inédite, certaines exigeant force et bravoure, d'autres mettant à l'épreuve les limites de ma résistance et de ma persévérance.
Mais au fond de mon cœur, un étrange sentiment s'insinuait, me soufflant que ces épreuves, malgré leur lourdeur, ne me garantissaient pas d'en réchapper à chaque fois, et qu'on ne fait pas toujours impunément l'eau de source à la même cruche !
La notion du temps m'échappa cette fois-ci, comme si je marchais dans un rêve pesant, mes pas se succédant machinalement. Avant même de réaliser la distance que j'avais parcourue, je me retrouvais planté devant la boutique de M. Mohamed, cet homme qui m'avait tendu la main par le passé et dont je n'oublierais jamais la bienveillance. Je le saluai ; il m'accueillit avec son sourire coutumier et m'invita à m'asseoir. Nous partageâmes un thé tandis que je lui relatais ma récente aventure avec le loup de la vallée.
Il écouta mon récit avec attention, et lorsque j'eus terminé, il me lança un regard malicieux avant de lâcher, taquin : « On sait bien que l'histoire met toujours en scène Le Chaperon rouge et le loup, mais il semble bien que tu aies endossé le rôle du Chaperon rouge cette fois-ci ! » Nous éclatâmes de rire, comme si cette hilarité agissait tel un bouclier salvateur contre le spectre de la peur qui me talonnait.
Au cœur de nos rires, notre ami El Mir surgit soudain, armé de son sourire familier et de sa question rituelle : « Qu'est-ce qui vous fait rire ainsi ? » Je le regardai avec reconnaissance et lui dis : « Nous te cherchions justement, mon cher ami ; il est grand temps de rentrer à Taza. Allons-y ! »
Mon escapade au pays natal s'égrena, comme à l'accoutumée, en un clin d'œil, mais chaque séjour agissait comme une puissante recharge pour mes batteries d'affection et de chaleur familiale. Je me gardais bien de confier à ma mère ou à mon père les tourments et les frayeurs que j'endurais. Ma réponse invariante, en dépit de toutes les épreuves et des difficultés rencontrées, était que « tout va pour le mieux ». Je m'efforçais de ne point accabler leur esprit de mes inquiétudes ; car dans leurs regards, je cherchais toujours l'apaisement et le réconfort.
Je regagnai Al-Arsa par le sentier coutumier, mais le cœur y était cette fois tout autre. Une douce lumière solaire baignait les lieux, glissant sur les montagnes et les collines environnantes, répandant son éclat et repoussant l'ombre de la peur. Le soleil m'a toujours inspiré un sentiment de sécurité ; il tient en respect les loups et les bêtes sauvages, rendant mon voyage infiniment plus serein.
Sur le chemin du retour, je décidai de marquer une halte à l'école d'Al-Maali, où exerçaient certains de mes collègues et amis. Située à mi-chemin vers Al-Arsa, cette école faisait office de point de démarcation entre la province de Taza et celle d'Al Hoceïma. Elle revêtait à mes yeux une valeur symbolique, tant par sa position géographique que par l'incarnation des efforts déployés par les instituteurs au milieu de conditions d'une extrême dureté.
À peine arrivé, je fus enveloppé par la chaleur d'un accueil fraternel, me donnant l'impression de retrouver mon second chez-moi. Nous passâmes un long moment à échanger nouvelles et expériences. Je leur contai quelques-unes de mes péripéties avec les loups et la vallée, tandis que leurs propres récits mettaient en lumière les embûches qu'ils affrontaient ici, non sans être imprégnés d'un amour incommensurable pour le métier d'enseignant et sa noble mission.
Après avoir pris congé de mes amis Rachid et Mohamed, je repris ma route vers le nord en direction du douar, sous le regard bienveillant des rayons du soleil se faufilant à travers le feuillage pour escorter mes pas alourdis. J'ai toujours eu la conviction que les dénouements recèlent une difficulté insondable, comme si chaque fin abaissait son rideau sur une ultime épreuve, un test final avant l'accomplissement du voyage.
Avant d'atteindre Al-Arsa, il me fallait gravir la haute colline qui surplombait le douar, un défi incontournable de chaque retour. Cette colline revêtait un caractère aride et vertigineux, se dressant dans toute sa rigueur telle une sentinelle postée entre moi et ma destination. L'escalader ne relevait pas de la simple corvée, mais d'un nouvel examen de passage s'ajoutant à mon périple.
Pour en adoucir la rude pente, les villageois avaient tracé un sentier muletier en zigzag, serpentant entre les rochers et la flore sauvage à la manière d'un labyrinthe enroulé autour de la colline. Par ses multiples courbures, il tentait d'insuffler un brin de clémence à cette ascension, en vain : la colline demeurait altière, inébranlable dans sa verticalité.
Le long de ce chemin sinueux, des arbousiers (Sasnou) étalaient leurs denses frondaisons, formant un bois miniature aux ombres bienfaisantes. Ces arbres m'offraient de salutaires répits ; chaque fois que la fatigue menaçait de m'accabler, je jetais un œil vers les hauteurs avant de contempler ce feuillage protecteur qui semblait me chuchoter : « Tu n'es point seul sur ce chemin. »
Alors que je poursuivais mon ascension au cœur de cette futaie d'arbousiers, mes yeux furent attirés par de superbes fruits rouges pendant à portée de main, m'invitant à la tentation. Incapable de résister à leur aspect mûr et juteux, je tendis la main et entrepris de les déguster l'un après l'autre. Leur douceur apaisait ma peine et me redonnait un regain d'énergie, comme une caresse m'exhortant à continuer.
Cependant, sous l'effet conjugué d'une soif tenace et d'un essoufflement prononcé, je ne mesurai pas le péril que ces fruits pouvaient faire courir à un estomac assoiffé et à une respiration haletante. Quelques minutes plus tard, une sécheresse anormale de la gorge et un serrement de poitrine m'envahirent. Je m'efforçai de garder mon quant-à-soi, mais la soif exacerbait ma fatigue, alourdissant mon crâne au point de me donner l'impression que la terre tanguait sous mes pas.
Le vertige devint tel que je ne distinguais plus les directions, les sentiers semblant s'être ligués pour m'entraîner dans une ronde infernale qui me renvoyait au point de départ ! Quelle consternation ! La dernière chose à laquelle je m'attendais était de me retrouver piégé dans les méandres du chemin au lieu de regagner Al-Arsa en vainqueur. Pourtant, reprenant le dessus, je me dis en mon âme et conscience : « Un mal pour un bien ; si j'avais poursuivi dans cet état, je ne serais probablement jamais arrivé. » Je me rappelai soudain l'existence d'un minuscule cours d'eau au pied de la colline abrupte d'où j'avais entamé ma marche.
Je me murmurai alors : « M'abreuver à ce lointain ruisseau vaut mille fois mieux que de périr ici étouffé, sans défense ! » Au cœur de cette tourmente, un rire nerveux m'échappa : « Quelle ironie du sort ! Si le loup m'avait occis l'autre jour, ma fin aurait eu au moins un parfum de bravoure, alors qu'ici, je combats un fruit insignifiant ! »
Je pressai le pas vers le ruisseau à la manière d'un naufragé happant une bouée de sauvetage. Une fois atteint, je m'affaissai pour boire goulûment, sentant chaque gorgée me réinsuffler la vie. Je poussai un grand soupir et remerciai le Ciel pour cette délivrance inespérée, cette crise imprévue ayant failli clore mon parcours de façon incongrue !
Ayant recouvré mes forces, je repris l'ascension. Chaque pas pesait de tout son poids, mais ma volonté s'avérait plus forte. En fidèle disciple d'une leçon chèrement acquise, je jurai à cet instant de ne plus jamais approcher ces fruits maudits, qui avaient failli sceller mon destin dans les bras de cette vallée embusquée.
Au terme d'un labeur herculéen, j'arrivai exténué, mes jambes soutenant à grand-peine mon corps brisé, traînant mes savates comme si je portais sur mes épaules les fardeaux de cette montagne entière.
Dès mon arrivée, une vive inquiétude me saisit à la vue de tous les élèves attroupés devant le logement de notre ami Mohamed, échangeant des chuchotements et des regards empreints d'anxiété. Leurs visages trahissaient l'attente et la terreur... Qu'avait-il donc pu se passer ?!